31.10.05

Lucien n'avait vraiment menti qu'une seule fois dans sa vie, mais il avait fallu que ce soit la bonne. C'était le jour où il était allé demander au père de Michelle de lui accorder la main de celle-ci. Non pas qu'il avait besoin de cet assentiment à tout prix, mais seulement il croyait en les vieilles façons, et il espérait que le père le prendrait comme un geste attentionné. Il voulait simplement bien paraître envers la famille, il n'y a que du bien à ça, quoi. Et puis, tout d'un coup, en pleine rencontre avec le père, la question était venue sur le tapis.

Bien sûr que non, il n'avait jamais touché à la drogue! Qu'est-ce qu'on croyait?

C'était bien sûr ce que le père voulait entendre, mais plus que tout il voulait entendre la vérité, et cette réponse, dans la bouche de Lucien d'ordinaire si droit, lui avait paru sonner faux. Il n'avait fallu qu'un coup de téléphone, une fois Lucien parti, pour que l'affaire soit mise au clair. Michelle, au bout de quelques questions, n'avait pas reculé devant le fait. Oui, Lucien et elle se faisaient un petit joint de temps en temps, pourquoi? Ah, rien de bien important, avait dit le père. Sauf que cette petite affaire avait sapé sa confiance en son futur gendre.

Futur gendre qui ne le devint jamais, puisque au moment où Lucien repensait à toute cette affaire, il se roulait un autre joint, distant de quelques années de celui qui l'avait éloigné de la famille de Michelle. Il allait le fumer avec Charline qu'il n'aimerait jamais autant, mais avec qui au moins il ne risquait pas de se faire prendre les pieds dans les plats. Avec elle, il ne serait pas pas question de mariage, l'affaire était classée. Et puis son père était mort.

30.10.05

Alors, un grand vent se leva. Dans les hauteurs du ciel, des corbeaux tournoyaient, ivres de plaisir tandis qu'en bas, le peuple des blés se balançait férocement, faute de pouvoir voyager comme il l'aurait rêvé. Ah, se laisser emporter par le vent comme les corbeaux! Ainsi pensaient les blés. Mais leur destin, évidemment, était tout autre.

« Le ciel était gris de nuages. »

La terre tremblait de tous les êtres qui l'habitaient. Souris, mulots et vers remuaient le sol pour s'inventer un abri contre l'absence de lumière. Contre l'incertitude. Les hommes même fermaient les volets de leurs demeures, s'ils en avaient, et s'efforçaient de penser à autre chose, à demain, à leurs frères, aux nuages vus comme entités atmosphériques. Mais toute la science réelle ou imaginaire ne sert à rien quand on s'inquiète de la force du toit au-dessus. Ce fut une nuit de draps serrés sous des poings mouillés, de regards fixés au plafond, de réveils plus que d'endormissements.

Mais comme toute tempête, celle-ci passa. Comme tous les jours, celui-ci eut une lendemain.

Aujourd'hui.

29.10.05


Le jeune indien changé en pierre s'ennuyait depuis des siècles. Les dieux avaient voulu à la fois le punir et lui rendre hommage, pour leur avoir tenu tête d'une part, et avoir fait preuve d'une pureté exemplaire par ailleurs. Lui, tout ce qu'il avait voulu, c'était se laver pour être propre au moment d'accueillir son enfant dans le monde...

À présent, les générations avaient passé comme pour d'autres les saisons. Non seulement sa jeune femme avait vieilli et était passée au-delà, non seulement son fils était né sns qu'il ait pu le connaître et avait ensuite fait sa vie, mais son peuple tout entier avait terminé ses jours sur le bord des eaux si généreuses. Le jeune indien sentait son être de pierre s'effriter au fil des hivers, mais pas assez vite à son goût. Il ne le savait pas, mais son effigie se trouvait maintenant sur un nombre incroyable de plans, son image sur des cartes postales. Des gens de partout faisaient le détour pour venir le voir quelques instants, imperturbable. Il ne comprenait plus rien. Où étaient partis les grands canots pleins des hommes de son peuple? Quels fruits mystérieux et lointains étaient allés chercher les femmes, pour qu'il ne les ait plus jamais revues? Et qui étaient-ils, ceux-là qui étaient venus s'établir dans leur forêt?

À la place de leur forêt, faudrait-il dire plutôt.

Le jeune indien changé en pierre regardait à jamais vers le large. D'autres grands bateaux venaient et repartaient, maintenant, mais on ne voyait jamais aucun homme à leur bord. La nuit, il croyait reconnaître le paysage d'autrefois, d'un autrefois si lointain que parfois il lui échappait, que parfois il en venait à se demander s'il avait jamais existé et si cette histoire de dieux qui l'avaient changé en pierre, il ne l'avait pas simplement rêvée... La nuit, pourtant, les étoiles reprenaient immanquablement la place qu'elles avaient occupé de toute éternité. Cependant, même le ciel nocturne, récemment, lui avait paru étrange. Il avait cru voir une étoile bouger, franchir la grande plaine noire en un mouvement rectiligne. Il ne comprenait pas. Il commençait à penser que les dieux avaient fait une erreur en le changeant ainsi en pierre. Mais comment les dieux pouvaient-ils se tromper?

À moins...

Le jeune indien, même changé en pierre, eut peur pour la première fois depuis des siècles.

À moins que les dieux soient partis, eux aussi?

28.10.05

Bonjour. Tu es là? Oui, je sais que tu es là. Je sais que tu écoutes. Je sais que tu ne répondras pas. Alors je vais tout te dire. Et puis je vais m'en aller. J'ai hâte. Je vais prendre le train vers le sud. J'arrêterai quand l'envie m'en prendra, quand je sentirai que l'air est propice. Quand il fera beau.

Tu n'as rien compris, hein? Tu n'as jamais compris que je t'aimais. Je ne sais pas ce que j'aurais pu faire de plus. Ou dire. Mais je ne me pose même plus cette question-là, maintenant. Les femmes! On veut toujours régler les situations, aider l'autre. On est prêtes à sortir de nous-mêmes pour vous. À devenir d'autres, parfois. Maintenant, j'ai compris que je ne devais plus jamais faire ça. Si tu ne comprenais pas à quel point je t'aimais, ce n'est pas à moi de te le faire comprendre. Peut-être que ce n'est pas moi qu'il te fallait, tout simplement.

J'ai hâte de dépasser Boston. Tu te rappelles? Oui, évidemment. Je ne m'arrêterai pas à Boston, bien que j'aie beaucoup aimé cette ville. Je vais la regarder passer. Il y aura peut-être un arrêt. Les gens sortiront, entreront, placeront leur bagage. Je serai peut-être tentée de sortir, mais je ne le ferai pas. Et quand le train repartira, je serai heureuse d'avoir vaincu cette tentation. La côte s'étendra devant moi, inconnue. Infinie. Je peux continuer jusqu'au Guatemala, si je veux. Je suis libre. Tout est arrangé.

Je suis libre, mais je suis obligée de partir. Tu vois, tu as encore cet effet sur moi. Tu me coûtes cher. Très cher. Bon. Je te laisse une autre fois. Une dernière fois. Je te laisse avec ma voix enregistrée. Tu peux l'effacer. Ça ne me dérange pas.

27.10.05

Toi qui ne quittes jamais le comptoir de ton petit commerce, je t'invente des écriteaux et des raisons.

Fermé pour cause fatigue.

Fermé pour cause d'oubli.

Fermé pour cause d'émerveillement. (Tu viens de lire un poème ou d'entendre une musique qui demande de l'espace.)

Fermé par solidarité avec tous ceux qui peuvent prendre de faux congés de maladie.

Fermé pour cause d'amour. (Platonique ou physique? À toi de choisir.)

Fermé parce que bon.

Fermé pour mieux ouvrir demain.

Fermé pour vous faire chier.

Fermé jusqu'à ce que les journaux que vous me faites vendre colportent de bonnes nouvelles.

Fermé pour que je finisse mon roman. (Le lire ou l'écrire?)

Fermé pour être seul. Juste aujourd'hui, OK?

Fermé pour que je voie mes enfants. Avant que j'oublie que j'en ai.

Fermé. Tu comprends-tu?

Fermé. Pis c'pas de tes affaires.

Fermé.

26.10.05


J'aime me rappeler ce que j'ai ressenti en lisant les poèmes d'Omar Khayam. En fait, je crois que j'aime ce souvenir plus que les poèmes eux-mêmes. Comme parfois d'un voyage on chérit tant les souvenirs qu'un éventuel retour dans le pays visité pourrait nous décevoir. Je me souviens de ces villes perses ouvertes sur le monde du grand empire asiatique, de ces rues poussiéreuses où les potiers tiennent leur étal. Avec le vin, la poterie est la chose la plus présente dans ces poèmes. Image de l'homme, de sa réussite à faire quelque chose de la pauvre terre dont il est issu, de sa fragilité, de son combat perdu d'avance à retarder le moment où il redeviendra poussière.

Le matin, en me rendant au travail, je descends toujours de l'autobus deux arrêts avant le bureau. J'aime marcher un peu avant de m'enfermer pour la journée avec ces manuscrits que je dois évaluer. L'été, tout est pur, propre, sec. Je n'aime pas trop. L'automne, quand les feuilles tombent, je retrouve dans le monde urbain qui m'entoure un peu plus de ce que j'aime de la vie. Précisément son côté impermanent. Et pourtant...

J'aime regarder les feuilles mortes par terre. Ces couleurs, ces textures nées du manque d'eau. Il suffit qu'il pleuve, cependant, et tout ça devient une boue informe. Les feuilles perdent leur individualité, les frontières entre ces êtres qui étaient autrefois indépendants se défont. Revient ensuite le temps sec et la boue des feuilles, perdant son eau, se transforme en poussière, une poussière faite d'un nombre incalculable de petits fragments que le vent peut emporter. Ce qu'il ne manque pas de faire, ce grand seigneur, puisque quand commence l'hiver, les rues sont à nouveau libres de matière. Toutes ces feuilles, ces tonnes de feuilles, se sont défaites pour mieux aller s'épandre sur la terre et contribuer à reconstruire autre chose. Car aussi petits soient-ils, ces morceaux ne disparaissent pas: ils vont s'unir à l'humus ou se perdre dans l'eau, et offrent ainsi leurs précieux atomes à l'étincelle de vie qui voudra bien d'eux. Ils ne sont pas oubliés.

J'ai rouvert le manuscrit sur lequel je dois travailler aujourd'hui. Mais je ne vois plus les mots. Je ne vois que des pages qui un jour se déferont aussi au vent, comme les feuilles d'automne, comme les plats du potier. Elles iront reconstruire d'autres vies. Et le roman qui sur elles est écrit? Il en fera peut-être autant, qui sait? Décomposé en mots éparpillés aux quatre vents, il aura retourné au grand souffle ce qu'il en avait d'abord reçu... Allez. Au travail.

25.10.05

Au bas de la longue feuille jaune, ses lignes fines remplie d'une écriture belle mais tremblante, le mot FIN. D'autres feuilles, ses comparses, ont été détachées de la tablette et attendent à côté. Le crayon est enfin déposé: c'est terminé pour aujourd'hui.

Il se lève, s'étire difficilement, par petits coups. Il se sent vieux, mais il sait que c'est toujours ainsi lorsqu'il a passé plus de deux heures à écrire. D'ordinaire, il ne le fait pas pendant si longtemps, mais aujourd'hui il sentait que la fin était proche. À portée de main. Alors il fallait continuer.

Ce n'est pas encore le temps de dîner. Il décide de sortir. Le paletot, fidèle, pend à son crochet habituel. Il prend aussi sa casquette car il semble que le vent s'est levé. Il ouvre la porte dont le mouvement est rendu plus facile par le vent qui s'engouffre dans la maison. Sur l'île, aujourd'hui, il n'y a qu'une voix: celle du souffle de la terre. Il décide d'aller près de l'eau, en passant par le bosquet de pins. Le jour est gris, ça dure depuis un bon moment, pense-t-il. En quelques minutes, il arrive sur les galets. Ses pas font craquer le sol, et le son lui fait penser à des voix bien qu'il ne ressemble à rien de ce qu'un humain puisse exprimer. Les personnages de l'histoire flottent encore dans sa tête, émettant parfois une réplique autre que celles qu'ils ont pu dire sur la feuille jaune. Agissant autrement. Comment?, se demande-t-il, en aurais-je manqué une partie? Il continue de faire craquer les galets.

Comme la mer est belle, quand elle est grise! Il est heureux que malgré l'âge, sa vision n'ait pas souffert, qu'il puisse encore la regarder comme aux premiers jours de l'enfance. Quand elle était infinie. Il ne se lassera jamais de regarder la mer, ni de voir le vent la labourer et de le sentir le repousser, lui, peut-être parce qu'il ne veut pas le voir approcher. Certaines choses doivent demeurer secrètes...

La faim commence à se manifester en lui. Autrefois, il pouvait se faire une fierté de l'ignorer pour profiter plus longtemps d'un moment comme celui-ci. Autrefois, la solitude était magique et rare (il y entrait cependant avec méfiance). À présent, il n'a même plus envie de ce genre de défi. L'histoire est terminée. Il a bien travaillé.

il revient vers la maison. Une fois le jacassement des galets terminée, il la voit au loin, avec ses planches de bois blanches, claire comme un phare dans la griseur du jour. Il se hâte. Il a faim. Il entre et se dirige vers la cuisine, dépose son manteau sur la chaise, sort le pain, le jambon, le fromage. Tiens, une bière, aujourd'hui. Il se fait un sandwich et se prépare à s'installer à la table, devant la fenêtre, pour continuer à profiter du spectacle lent d'un jour de nuages. Le courrier est arrivé. Il fait un détour pour aller prendre les lettres. Il dînera en compagnie de ces enveloppes blanches, mais ne les ouvrira pas. Pas tout de suite. Le sandwich est bon et simple. Il regarde les enveloppes. Il a toujours aimé voir ces lettres écrites à la main. Il a toujours aimé voir son nom ainsi écrit en majuscules: INGMAR. Il est bon de manger. Le travail a bien avancé, aujourd'hui. Tout à l'heure, avec le vent qui chantera sa berceuse, ce sera l'heure de dormir.

24.10.05

Neuf heures trente-trois. Une portière claque. Un rire faussement fou accompagne le départ de l'automobile. Dehors, invisibles, des gens parlent, rigolent, s'inventent une liberté. Remontent le trottoir jusqu'à ce que, l'un du groupe arrivé chez lui, la belle histoire prenne fin, pour ce soir en tout cas. Dans son lit, l'enfant se retourne, fait grincer la barrière de métal qu'une vis trop petite retient mal. L'enfant a de la difficulté à s'endormir. À quoi pense-t-il? Aux sons de la nuit, aux bruits des voitures qui emportent des inconnus vers... Mais les inconnus le sont tellement qu'il est même difficile d'imaginer où ils pourraient bien aller. L'enfant était sur le ventre, il se place sur le dos. Le lit grince. Il n'arrive pas à garder les yeux fermés. Demain soudain paraît une chose effrayante. Un autre jour à faire ce qui est dit, à tenter de bien agir, de bien répondre. Un autre jour à placer sur la pile de tous ceux qui déjà sont passés. L'enfant est déchiré. Chaque nuit lui paraît encore neuve, comme la toute première, parce qu'il n'a pu en percer le secret. Il ne se doute pas qu'il puisse y avoir un secret à percer dans la nuit. Mais le jour... déjà si prévisible. Neuf heures quarante-neuf. L'enfant a fermé les yeux. Des sifflements, dehors, ne le réveillent pas. Il s'est endormi, à bout de fatigue, comme un grimpeur qui n'arrive plus à se retenir au rocher. Il s'est endormi mais dans sa main, un morceau du rocher est tombé avec lui.

23.10.05

Origine du monde.

Paysage marin. Herbes sèches, sentier. Août.

Paysage marin, mais la mer est au loin. Au-delà. Collines, dunes sans sable, rochers. Présence éternelle du sel dans les airs, dans le souffle d'ici.

J'ai suivi le chemin qui courbait, qui épouse la courbe du monde, je marchais. La chaleur n'était rien, mais l'air sec de ce jour, de cet août... J'ai suivi le chemin.

Il voulait arriver à la mer, le chemin, il voulait m'y mener. Quant à moi, j'aimais bien tout autant cette attente, cette odeur. Cette mer immatérielle. Je baignais déjà dans l'espérance. J'ai suivi le chemin fait de pierres antiques, le chemin caressé par les âges. Et au bord de l'ultime colline je me suis arrêté. Assis, jambes croisées parmi les herbes hautes. Hésitant. Je n'ai pas continué, pas cette fois.

Et pourtant j'ai embrassé la mer. Et je suis revenu, plaçant ma confiance dans les pierres alignées. Herbes sèches, vent qui craque. Je parlerai de la mer.

22.10.05

Le douzième jour après son départ, le petit prince s'arrêta sur une étrange planète. Il avait d'abord hésité à s'y poser, parce qu'il n'en distinguait pas bien les contours, mais comme il était très fatigué, il décida de tenter sa chance. C'était une planète gazeuse, qui était habitée par un pelleteux de nuages.

-- Bonjour, dit le petit prince. On peut se poser, ici?

-- Salut, le jeune. Ben oui, y a pas de problème, tu peux marcher à ton aise. Fais juste attention où tu mets les pieds.

-- Pourquoi? demanda PP.

-- Vinyenne, le jeune, tu l'vois ben: e-j'pelte! Pis tous les nuages qui passent par ma pelle, ben j'les envouèye de l'aut' côté, fa que tu vas p't-être trouver des trous par-ci par-là. Veuille à pas mettre les pieds dedans.

Le petit prince ne comprenait pas trop quelle différence il pouvait bien y avoir entre un trou et un nuage, mais il se dit qu'il devait respecter la consigne que le pelleteux de nuages lui donnait. Il n'était pas chez lui, après tout.

-- Sur ma planète à moi, si je pelletais, je ferais probablement surgir un nouveau volcan. Ça ne ferait que me donner plus de travail. Et puis, je serais vite rendu de l'autre côté: c'est si petit, chez moi...

-- Icitte, mon jeune, on a pas c'te problème-là. Les nuages, une fois qu'on les a pelletés, y en arrive d'autres pis y faut toute e-r'commencer.

-- Pourquoi les pelletez-vous, alors? Vous pourriez les laisser aller où ils veulent.

Le pelleteux de nuages, comme s'il n'avait jamais réfléchi à la question, s'arrêta un moment, une masse de nuages mouvante dans la lame de sa pelle.

-- Tu comprends, le jeune, une fois que t'as commencé à pelleter des nuages, tu peux pus t'arrêter. Je sais pas comment dire... on dirait que c'est chaque fois la première pelletée. Tu tiens ça dans ta pelle, ça bouge, t'as l'impression que c'est la plus belle chose que t'as jamais vue de ta vie. Ça fait des p'tits dessins, des fois un peu cochons, d'autres fois juste jolis comme... qu'est-ce que t'aimes ben, toi?

-- Les roses, répondit le petit prince.

-- Oui, tu peux trouver des roses, là-dedans. Pis ben d'autres choses aussi. Ça fait qu'après tu la jettes pis t'en prends une autre, juste pour voir ce que tu vas trouver.

-- Et où les mettez vous, tous ces nuages?

-- Ben quens! Je les jette en bas de ma planète. J'me dis qu'y faut qu'y en aura d'autres que moi qui les verront passer. J'espère, en tu cas!

Le petit prince, bien qu'il n'avait pas vraiment pu se reposer, décida de continuer son voyage. Il ne se sentait décidément pas en sécurité sur cette planète gazeuse.

-- Au revoir, dit-il en s'élevant dans le ciel. Mais le pelleteux de nuages était déjà retourné à son travail.

21.10.05

L'écrivain réfléchit. Penché sur le clavier de l'ordinateur, il hésite. Un personnage se tient là, à portée de l'esprit. Homme ou femme, vieillard ou enfant? Il ne le sait pas encore. Il devine le contour d'une main, posée sur le dossier d'une chaise. Le personnage est-il en train de s'appuyer, meurtri par des maux de dos ou par le grand âge? Ou alors c'est un homme qui s'apprête à avancer le siège pour sa bien-aimée qui s'asseoit? Peut-être est-ce encore une jeune femme regardant ce mystère: son père qui pleure, couché sur la table de la cuisine. Sans savoir si elle doit tenter de le consoler...

L'écrivain, finalement, les balaie tous du revers de l'esprit. À quoi bon ces personnages, pense-t-il. À quoi bon appeler d'autres êtres imaginaires dans un monde qui en déborde comme le purgatoire, peut-être, déborde d'âmes en attente du jugement dernier? C'est du moins ce qu'on assurait à l'écrivain quand il était enfant... Au départ, peut-être était-ce pour cela qu'il était devenu écrivain. Chaque personnage inventé pouvait être une âme par lui jetée hors de l'anonymité d'un purgatoire. Mais les personnages s'accumulant, perdus dans les pages jaunes de romans qui se vendaient mal, lui semblèrent peu à peu prisonniers d'un autre purgatoire. Il n'avait finalement réussi qu'à les faire changer de prison.

L'écrivain se frotte les yeux pour faire disparaître les visions de mains, de chaises, de visages qui montent jusqu'à lui. Il inspire profondément, puis repousse sa chaise à lui et se leve. Il se place devant la fenêtre embuée et frotte de sa main le carreau pour mieux voir dehors. La neige tombe toujours. De son index, il trace une forme dans la buée. Ah. Pureté d'une forme sans signification, sans lecture possible autre que celle du plaisir sensuel des yeux. L'écrivain s'attarde sur cette forme tracée au hasard qui lui permet de ne penser à rien. Il aimerait, aujourd'hui, être peintre ou dessinateur. Il ferait des dessins abstraits. Mais on ne peut écrire abstrait, pense-t-il.

L'écrivain retourne à sa table de travail. Il aimerait pouvoir jouer, simplement, comme un enfant joue dans la neige, mais il se sent déjà empêché par cette intention conditionnelle. Le jeu ne peut souffrir que le présent. La tête dans les mains, il se pose des question sans mots. Et puis quelque chose attire son regard intérieur... une forme. Une main, encore, cette fois tendue vers lui. Il devine un anneau, des ongles trop rongés. Les doigts sont courts, la peau gercée, mais il y a dans le geste une grâce étonnante. Merci, pense l'écrivain, et en plaçant ses doigts sur les touches du clavier il accepte l'invitation. C'est lui, cette fois, qu'on a sauvé.

20.10.05

Mousses. Écumes. Et longues haleines dans la brume.
Le cri du soir perce les coeurs.
Les corps s'allongent aux bords des lits
des mers
des rues abandonnées
des montagnes inécoutées.
Au creux des villes, au fond des plages, dans les asphaltes suburbaines
les corps s'allongent et se consolent.
Perdue, l'antimémoire de l'enfance
Oubliée
Comme une chanson sèche ou un espoir
en carton
Les corps s'accordent un répit
demandent
et puis enfin se disent oui
Mousses, écumes, gazons éclos sous les néons
les lits enfin se fermeront
coquilles d'aube froide
où la chaleur des yeux nous sauvera

19.10.05

-- Laissez passer...

La voix du godo, miraculeusement basse, emplissait la pièce comme un parfum.

-- Pas bouger. Le menton... reste bien droit.

Assise sur le zafu, jambes croisées, les genoux contre le sol, Hélène souffrait. Elle souffrait une souffrance qui n'était pas tout, loin de là. Sa souffrance: une des choses qui composaient son existence, maintenant. Une des choses à laisser passer. Hélène sentait sa respiration labourer son corps, descendre jusque là, loin là-bas, près du sol, puis remonter au somment de ses poumons, comme si l'air grimpait une montagne ou atteignait la surface d'un lac avant d'y replonger. Dedans, dehors. Simplicité absolue de la respiration. Profondeur.

-- Laissez passer... Les épaules sont détendues.

Laisser passer. Dans un même panier, il fallait ne pas mettre le texte à terminer pour demain, l'insulte lancée par Nico, les excuses qu'il avait bredouillées ensuite, les oeufs échappés sur le plancher, le traitement de cancer de maman, l'examen qu'il faudrait bien aller passer bientôt, le cheveu qui retombait sur la joue, le chatouillis que cela faisait. De tout ça, il fallait faire un respir de plus, tout ça le souffler au ciel pour en faire des nuages à regarder passer. Respirer.

-- Les pouces sont bien droits... ils ne forment ni montagnes, ni vallées.

Un long moment.

-- Bien fait, zazen est la posture idéale. Dogen dit que pendant zazen...

Avec chaque inspiration, les pensées d'Hélène remontaient, soldats infatigables à l'assaut de la dernière des murailles. Il fallait croire sans y penser au pouvoir du souffle, et tout faire valser en l'air. Croire que d'un mouvement respiratoire, on pouvait changer le monde. Bien sûr, tout à l'heure il faudrait se dévêtir, enlever la robe noire et remettre les vêtements de la vie ordinaire, reprendre l'autobus, retourner chez soi où le plancher était encore humide, où le torchon attendait sur le comptoir, où le carton d'oeufs ramollissait dans l'évier.

-- ...faire zazen, c'est mettre un pied dans son cercueil.

Maintenant. Oui, faire cela maintenant ce serait s'y préparer pour plus tard. Mais comment se préparer au cancer, aux oeufs qui tombent, aux insultes échappées? Comment préparer sa propre mort? À 24 ans? Respirer. Laisser passer, se dit Hélène, l'âge, laisser passer les idées, les cercueils, les maladies, la souffrance.

-- Zazen est difficile.

Les genoux plantés dans le sol, Hélène respire. Dedans, dehors. Dedans, dehors. La souffrance? Oui. La séance qui tire à sa fin? Oui. Nico qu'il faudra confronter? Oui. Oui. Oui. Respirer. Oui. Laisser passer. Oui.

Oui.

Une cloche sonne, riche. Zazen est difficile, zazen est comme la vie. Zazen recommencera.

18.10.05

Maman ne m'emmène plus jamais à l'église, maintenant. Pourquoi aujourd'hui nous y allons? Avant, quand grand-maman était encore là, tous les dimanches on y allait. Mais grand-maman est partie. Après, on est allés une fois, pour le concert. C'était un cla-ve-cin. Je m'en rappelle. J'avais écrit le mot cla-ve-cin dans mon cahier pour m'en rappeler. C'était beau, un cla-ve-cin, en avant de l'église. Ça faisait une jolie musique. Mais pourquoi on y va aujourd'hui? Quand il y a un concert, il fait noir dehors. Aujourd'hui il ne fait pas noir mais il fait froid. C'est pour ça que nous avons mis nos grands manteaux. Il y a même quelques flocons. Ça, ça veut dire que c'est l'hiver. Je n'ai jamais eu besoin d'écrire ça dans mon cahier pour m'en rappeler. J'aime voir les flocons sur ma manche noire. Ils sont tout pointus et ensuite ils fondent. Maman, tu ne parles pas beaucoup? Quand on était allés au cla-ve-cin tu me parlais beaucoup. Je ne comprenais pas tout mais j'aimais t'entendre parler. Même hier tu parlais. Regarde, on arrive. L'église, c'est comme une grande maison, mais ce ne sont pas des grandes personnes qui habitent dedans. Juste des gens comme nous. C'est peut-être parce qu'il y a beaucoup de gens qu'il faut que la maison soit grande. Aujourd'hui, il y a beaucoup de gens qui restent dans l'église. Eux aussi ont froid. Ils ont mis leurs gands manteaux. C'est ici qu'il faut nous asseoir, maman? Non, j'aime mieux garder mon manteau sur moi. J'aime sentir la chaleur. Le soir du cla-ve-cin aussi je l'avais gardé. Je trouvais que la musique ressemblait à des flocons. Maman, pourquoi il y a un monsieur couché en avant? Est-ce qu'il va faire un concert lui aussi? J'aime bien les concerts. Merci, maman.

17.10.05


Tu m'attendais toujours dans le portique du Quebec Manor. Je n'ai jamais vu ton appartement. Tu ne voulais pas qu'on y monte, mais tu n'osais pas me le dire aussi directement. Alors tu m'attendais. Une fois où j'ai été en retard, tu as échappé quelques mots qui m'ont fait comprendre que tu avais patienté une demi-heure plutôt que de risquer que je monte te chercher.

Nous sortions, prenions la 7e jusqu'à Main et marchions tranquillement. Souvent, nous ne faisions qu'entrer dans les boutiques d'antiquaires pour flâner parmi les vieilles choses et sentir l'odeur de la poussière. Parfois nous arrêtions dans un café et passions le temps à discuter et à boire: moi un thé, toi un cappucccino saupoudré de chocolat. Et puis tu retournais à tes études qui te prenaient tellement de ton temps. Je revenais chez moi en marchant; il me fallait une bonne heure pour le faire, mais j'aimais cette période de transition. Je réfléchissais, je me vautrais dans les plaisirs ambigus de la solitude.

Un jour, nous sommes entrés dans un café pour manger. Tu avais faim, n'ayant pas eu le temps de faire quoi que ce soit chez toi. Un examen à préparer te tenait à distance même de tes besoins. Heureusement que j'étais là! Nous avons choisi des sandwiches et nous sommes assis à une petite table près de la vitrine. Nous mangions en silence. Un homme est passé qui revenait de la toilette au fond du café; plutôt que de prendre place à une table, il s'est installé au piano qui était accoté au muret derrière la caisse. Je n'avais pas même pas remarqué qu'il y avait là un piano, avant l'arrivée de cet homme. Il devait bien avoir 65 ans. Il était un peu voûté, et avait un visage sans expression. Sans dire un mot, il avait fait passer de sa bouche à un cendrier un mince cigare foncé, et s'était lancé dans une pièce fabuleuse. Dès les premières notes, je l'avais reconnue, mais il m'avait fallu plusieurs minutes avant de m'en rappeler le titre: Rhapsody in Blue, de Gershwin.

Nous avons laissé de côté nos sandwiches pour écouter jouer l'homme. Grâce à ses vieilles mains de magicien, il nous avait soudain fait quitter notre lundi après-midi pour nous emporter au pays des émotions: les siennes, celles de Gershwin. Les nôtres. Il ne jouait pas sans fautes, mais il était merveilleux, penché sur son clavier, chantonnant parfois un passage en même temps qu'il en donnait les notes. D'autres visiteurs du café continuaient à manger, certains encore écoutaient distraitement. Quant à moi, je profitais de ce cadeau du hasard pendant qu'il passait. À un moment je t'ai pris la main. Tu ne l'as pas rejetée. Nous avons écouté la rhapsodie ainsi, nos sandwiches immobiles dans nos assiettes, ta main dans la mienne.

Après le dernier accord, l'homme s'est levé, a repris son cigare éteint et est reparti en direction des toilettes avant que j'aie pu applaudir. Il y avait sur le dessus du piano un verre contenant quelques dollars, mais l'homme n'avait pas semblé y porter attention ni vouloir nous le faire remarquer. Tu as retiré ta main de la mienne et t'es remise à manger. Nous avons continué à entretenir le silence jusqu'à ce qu'il soit temps de rentrer.

Je t'ai laissée devant le Quebec Manor. Puis, retournant vers chez moi, j'ai eu tout le temps de penser à ce moment qui nous avait vus nous séparer. Tu avais ouvert la vieille porte vitrée pour retourner à ton examen. Juste avant, sous le fronton en bois ouvré, j'avais cherché ta main à nouveau, mais cette fois tu l'avais retirée aussitôt.

J'ai marché en sifflant du Gershwin.

16.10.05

Je n’oublierai jamais ces moments que j’ai passés assis dans le fauteuil de velours. Mis ensemble, ils ne comptent pourtant que pour quelques minutes, mais on peut dire qu’ils ont changé ce que je suis. Ils m’ont montré à quel point une vie peut basculer en très peu de temps. C’est en tout cas ce que je crois maintenant, bien que ce jour-là, je ne peux pas dire que j’y aie pensé ou que je l’aie réalisé. Et pourtant, durant tout le trajet du retour, du moment où nous nous sommes levés de nos sièges jusqu’à celui où je me suis retrouvé seul dans une rue du Vieux-Montréal, immobile devant la lumière glaciale d’une bouche de métro, je peux dire que je ne pensais qu’à ces quelques moments passés avec l’autre.

Je ne sais même pas ce qui est advenu de Steve. Il m’avait pris par le bras une fois de plus, m’avait fait lever avec douceur mais sans me donner le choix, et puis nous étions ressortis de le vieille demeure silencieuse. Nous étions déjà seuls. L’autre s’était éclipsé dès le dernier regard échangé. Alors nous avons passé la porte, refait le petit chemin jusqu’à la clôture. Nous sommes revenus dans la ruelle. Arrivés à la flaque sur laquelle il neigeait toujours un peu, Steve m’a demandé de m’y tenir le premier. Je me suis exécuté, ne sachant trop si je le reverrais jamais ensuite. Et pourtant, c’est lui-même qui m’a aidé à me relever quand je me suis retrouvé une fois de plus étourdi, à genoux par terre, essayant de retrouver mon équilibre. Il m’a aidé à me stabiliser, puis m’a reconduit jusqu’à la rue. Je croyais qu’il allait s’arrêter dans l’embrasure de la porte où je l’avais aperçu au début, mais il a commencé à marcher avec moi, et nous avons parcouru, les bras toujours entrelacés, quelques rues du Vieux. Et puis à un moment, il a retiré son bras et m’a souri. Il a baissé la tête en me regardant par en-dessous, dans une sorte de salut d’une autre époque. Et sans dire un mot il s’est faufilé dans une petite rue qui se trouvait juste à côté de l’endroit où nous nous trouvions. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai remarqué le vêtement qu’il portait, une grande pèlerine qui l’enveloppait du cou jusqu’aux chevilles. Sa forme ondulante a vite disparu dans les ténèbres et, me retournant, je me suis retrouvé devant la bouche de métro.

Tout avait été si vite. Dès que j’avais commencé à lui parler, l’autre avait cessé d’affecter l’air détaché qu’il portait depuis que je l’avais rencontré. Il avait vissé son regard dans le mien, et attendait ce que j’avais à lui demander. Quand j’eus commencé à parler, il s’avança un peu sur son siège et plaça ses mains sur les bras du fauteuil. J’avais l’impression qu’il s’apprêtait à bondir. Ensuite, quand ce fut à lui de parler, il recula dans le fauteuil, adoptant une posture plus confortable, et répondit à ma demande en agitant les mains avec des geste qui soulignaient ses propos. À ce moment-là, j’en étais venu à ne plus chercher en lui les détails qui faisaient qu’il était moi. Ses yeux, sa bouche, son nez trop pareils aux miens, je ne les voyais plus. Je demeurais attentif aux mots qu’il m’offrait en faisant abstraction du visage qui leur permettait de se faire entendre.

Quant à savoir de quoi nous avons parlé, il s’agit bien évidemment d’une affaire qui ne regarde que lui et moi. La chose, de toute façon, risquerait peu de vous intéresser. À moins bien sûr que vous soyez, sans le savoir peut-être, l’un d’entre nous. Alors ne vous étonnez pas si nous nous rencontrons un jour. Si, au détour d’une rue, vous tombez sur un inconnu qui vous invite à entrer par une porte que vous n’aviez jamais vue, nous aurons peut-être le plaisir de faire connaissance. Acceptez l’invitation, et je vous conduirai au monde à l’envers. Attendez-vous alors à rencontrer quelqu’un que vous croyez connaître. Attendez-vous à être perdu.

Vous aurez peur. Mais ne vous inquiétez pas. Je serai là.

14.10.05

Je me regardais à présent comme dans un miroir. L’être qui se trouvait devant moi me ressemblait en tous points. Je n’avais d’abord pas eu le temps de voir, mais il portait les mêmes vêtements que moi, du manteau au pantalon. La seule différence semblait se trouver dans l’état de nos affaires : mes souliers à moi étaient mouillés d'avoir trempé dans l’eau de la flaque, et sur mon manteau perlaient des gouttes d’eau, ce qui restait de la neige qui m’était tombé dessus. Les vêtements de l’homme semblaient parfaitement secs.

Délicatement, Steve me fit bouger un peu vers la pièce qui se trouvait à ma gauche. Cette pièce baignait dans un demi-jour agréable, éclairée seulement par une lampe près de la fenêtre. C’est là, dans trois grands fauteuils de velours sombre, que nous allâmes nous asseoir. Pour ma part, encore sous le choc, je ne faisais que suivre les indications de Steve. Une fois assis, je regardai de nouveau le visage de l’homme. J’essayais de le considérer comme un autre, mais la chose m'apparaissait de plus en plus difficile à mesure que je découvrais son apparence. Au coin de son œil droit, je distinguais maintenant une petite cicatrice dont la mince ligne blanche était devenue visible à la lumière de la lampe : la blessure que je m’étais faite trois ans auparavant en cassant la fenêtre d’une église abandonnée où je voulais entrer. Instinctivement, je portai mes doigts à cet endroit près de mon œil. Assis, l’autre restait immobile, se contentant de me dévisager. C’est finalement Steve qui brisa le silence.

-- Pat, voici le moment que tu attendais. Tu peux…

-- Je ne m’appelle pas Pat.

-- Ici, oui. Laisse-moi terminer ce que j'ai à te dire. Tu peux poser une seule question. Après ça, on n’aura plus grand temps. On va refaire à l’envers le chemin qui nous a menés ici, et on va retourner à la ruelle.

Il posait sur moi un regard tendre mais ferme. Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait de moi. C’est lui qui m’avait emmené ici, après tout. Pourquoi me faire faire tout ça? Qu’est-ce qu’il en retirait, lui? Son visage était calme. Il ne semblait rien attendre ni ne chercher à obtenir quoi que ce soit. Je me replaçai dans le fauteuil et dévisageai l’autre à nouveau. Une question et je l’entendrais parler, une question et je pourrais savoir qui il était, pourquoi nous nous rencontrions. Une seule question…

(à suivre)

Nous arrivâmes à la clôture quelques instants après, toujours bras dessus, bras dessous. Il y avait une porte dans cette clôture et sur la porte, il y avait un cadenas. Steve laissa mon bras et pris le cadenas entre ses doigts; il fit tourner le cadran à gauche, à droite, et j'entendis un déclic. Le cadenas enlevé, la porte s'ouvrit et nous passâmes. Nous ne nous trouvions plus dans une ruelle, mais bien dans une sorte de petit jardin. Ça semblait être un endroit privé, puisque le jardin était entouré sur trois côtés par une grande demeure de trois étages dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient toutes éclairées mais fermées de rideaux. Comme s'il s'agissait d'une routine accomplie des dizaines de fois, Steve remit le cadenas sur la porte et emprunta le petit sentier de pierre qui se dirigeait vers la porte de la demeure.

-- Viens. J'aimerais te présenter à quelqu'un d'intéressant.

Je le suivis sans dire un mot. Arrivé devant la porte, je m'arrêtai un moment, écoutant la nuit. Il y avait quelque chose dans l'air qui me paraissait étrange, la qualité du silence, peut-être. Je ne sentais plus rien de ce qui habite une soirée ordinaire, ou même une nuit ordinaire, du Vieux-Montréal. Et puis cette maison, je n'arrivais pas à la replacer, à en imaginer la façade, de l'autre côté. Je connaissais un peu le coin, pourtant. J'avais levé les yeux au ciel, mais il n'y avait à voir que les flocons qui tombaient toujours. Steve avait déjà franchi les quelques pas qui me séparaient encore de la porte. Il devinait mon hésitation.

-- Tu te rappelles la flaque d'eau? Tu es de l'autre côté maintenant, Pat, c'est normal que les choses soient un peu différentes.

Entendu. Je me suis approché de lui pendant qu'il ouvrait la porte, et nous sommes entrés. En passant l'ouverture, je fus frappé pas la chaleur qui régnait dans cette demeure, par les odeurs aussi. Je me sentis un peu comme quand on arrive chez une tante la veille de Noël et que l'air humide de la maison vient nous chercher sur le perron avec ses odeurs de rôti et ses éclats de voix entremêlées. Ici, tout était silencieux, cependant. Et puis... et puis je ne m'appelle pas Pat. Ce qui est étrange, par contre, c'est que ce nom, je l'avais déjà porté dans une série de rêves que j'avais faits sur une période de quelques années. Steve ne pouvait pas savoir ça.

Un homme venait d'apparaître devant nous. Steve s'est déplacé pour que nous soyons côte à côte. Placé à contre-jour, juste au bas de l'escalier comme s'il venait d'en descendre (bien que je n'aie entendu aucun son), l'homme ne parut d'abord être qu'une ombre. Mais il s'avança alors vers nous, et je commençai à mieux le distinguer. Il portait un beau manteau de laine sombre, ce qui me parut étrange à cause de la chaleur qui régnait dans la pièce. Moi-même, je commençais à suffoquer, et je portai les mains à mes boutons pour enlever le mien. L'homme fit de même. Nous enlevâmes nos manteaux l'un après l'autre, et Steve, qui jusque là s'était tenu immobile, me prit à nouveau par le bras pour m'approcher de l'homme. Je fis un pas mais je m'arrêtai sec. Cette chemise, cette repousse de barbe, ces cheveux... Cette boucle d'oreille... Cet homme, c'était moi...

(à suivre)

13.10.05

Steve m'a regardé. Il a allongé le bras pour désigner la flaque. Je ne comprenais pas vraiment ce qu'il voulait dire, à ce moment-là. Alors il a fait un pas, posant un pied puis l'autre au beau milieu de cette eau qui faisait penser à de la mélasse. Debout dans l'eau noire, j'ai trouvé qu'il avait l'air fou; son pantalon était mouillé et ses souliers devaient commencer à prendre l'eau. J'allais commencer à rire quand je l'ai vu se baisser. Et puis non, il ne se baissait pas, c'était son corps tout entier qui semblait descendre comme s'il s'était trouvé sur un monte-charge. Au bout de quelques secondes, j'étais seul à regarder, incrédulre, une flaque d'eau ondulante et noire dans une ruelle. Un instant mon corps s'est raidi, et j'ai rapidement regardé à gauche et à droite comme si je m'attendais à voir débarquer l'escouade tactique. Seule la neige défiait l'immobilité de la ruelle; elle continuait de tomber doucement. Dans la flaque d'eau, les flocons conservaient leur substance un instant avant de se dissoudre comme venait apparemment de le faire le gars mystérieux que j'avais suivi jusque là.

Je n'avais pas le choix. Aucun des ailleurs que j'avais pu atteindre, certainement, ne pouvait se mesurer à celui-là. Je crois qu'à ce moment je m'attendais à aboutir, après avoir franchi un passage secret vachement techno, dans une sorte de souterrain issu d'un vieux film de James Bond, un repaire secret utilisé par une secte étrange. Mais au moment où je me suis retrouvé les souliers dans l'eau noire, j'ai compris que je mettais les pieds dans tout autre chose. La ruelle soudain se fit encore plus silencieuse. Même ce faible son imaginaire de la neige qui tombe, même le grésillement des ampoules chaudes picotées de flocons suicidaires, tout avait disparu. Comme si la ruelle n'était plus qu'un décor dans un rêve furtif. C'est du moins ce que j'ai cru ressentir, mais déjà la noirceur m'envahissait et je ne savais plus où donner de la tête. Je perdais le sens de l'orientation, tout se brouillait, non seulement pour la vue mais pour les autres sens et même pour mon être profond, comme si les forces qui me tenaient ensemble avaient cessé d'exercer leur pouvoir et que les molécules de mon corps, enfin libres, pensaient soudain à se disperser...

Je revins à moi plus tard, au terme d'une période probablement courte mais qu'il m'était difficile d'apprécier. Quand j'ai ouvert les yeux, je me suis vu accroupi, un genou à terre... ou plutôt dans l'eau d'une flaque noire au milieu d'une ruelle. La neige tombait doucement et elle avait eu le temps de créer une mince couche blanche sur la manche de mon manteau de laine.

-- Steve P. te souhaite la bienvenue, me dit le gars que j'avais suivi en me tendant la main pour m'aider à me relever. Une fois que je fus bien debout, il brossa de ses mains mon manteau pour en enlever la neige.

-- Le P, c'est pour quoi?

-- Pour... quoi pas? Tu fumes?

Il me tendit une cigarette que je plaçai entre mes lèvres; il l'alluma puis fit de même avec la sienne. Après avoir remis son briquet dans la poche de son manteau, il passa sa main sous mon bras et m'entraîna doucement vers le fond de la ruelle, où je remarquai une clôture de métal. Tout en marchant, je me retournai pour jeter un regard vers la flaque d'eau. Elle remuait encore, mais après un instant redevint aussi calme que je l'avais trouvée au départ.

(à suivre)

12.10.05


Voilà, c'est le monde à l'envers. Non, je ne veux pas dire que rien ne va plus. Je veux dire: voici le monde à l'envers, celui qui se trouve à l'envers du nôtre. J'y vais parfois. Ça ressemble pas mal à ce monde-ci. Les mêmes patrons, les mêmes autos, comme disait l'autre. Sauf qu'il y a une différence: c'est ailleurs. Et n'entre pas qui veut. Non. Non, je vous le dis tout de suite que je ne vous le dirai pas. Faut y être invité.

Aussi loin que je me souvienne, c'est ça que j'ai voulu atteindre: l'ailleurs. Petit, je recherchais les autres quartiers; je m'y égarais pendant des heures avant que mon père en furie ne réussisse à me trouver, parfois avec l'aide de la police. Je remontais les rues qui m'intrigaient, je fréquentais les ruelles jamais vues, j'entrais dans une usine désaffectée. L'école n'a été pour moi qu'un manière de partir. Dès le cégep, j'ai choisi un programme qu'on n'offrait que dans une autre ville. Mes parents ont eu la bonté de me payer ce voyage de quelques années que j'ai passé à tout autre chose que à quoi ils s'attendaient. Bah, il fallait bien que je joue le jeu au minimum, que je me présente aux cours et régurgite des textes en guise d'examen. Sinon je n'aurais pas duré trois ans. Mais je n'y étais pas vraiment, je passais mes journées à explorer la ville. Étranges saisons que j'ai passées là. Et puis... et puis je pourrais continuer. Mais vous voyez le topo.

Steve, je l'ai rencontré un soir d'hiver dans le Vieux-Montréal. Un de ces soirs où il n'y a pas grand monde. Les touristes sont au coin du feu dans leurs hôtels, ou alors partis à Tremblant. Une belle neige fine tombait, et les flocons s'accrochaient au relief de la pierre des immeubles, créant de minces nuages blancs, immobiles et brillants sous la lumière des lampadaires d'époque. J'aurais pu marcher toute la nuit, tellement c'était beau, si je n'avais pas rencontré Steve. Au matin, ça n'aurait plus valu la peine: les autos auraient recommencé leur travail de destruction de l'hiver, et le soleil aurait enlevé son mystère à tout mon paysage magique. Il n'y a pas de ruelles au Vieux-Montréal, alors je suivais les trottoirs des plus petites rues. C'est là que je l'ai remarqué, comme caché dans le creux d'une porte, comme surveillant un éventuel passant. Quand je suis passé devant lui (je ne suis pas peureux, et puis j'ai vu pas mal tout ce qu'il y a à voir dans les rues de la nuit, mon nez cassé en est témoin), il m'a simplement demandé de le suivre. Aucune menace dans cette voix jeune et claire bien que chuchotante. Alors je l'ai suivi dans la porte qu'il ouvrait devant moi.

Nous n'avons fait que traverser le logement. Dans le couloir, une lampe de table donnait la seule lumière; c'était juste assez pour que je puisse voir que nous laissions des traces mouillées sur le vieux plancher de bois. À gauche, une porte était ouverte, et j'ai cru deviner la forme d'une personne qui se tenait debout, immobile. Mais déjà nous étions à la cuisine, que nous avons franchie pour arriver à la porte arrière. Steve, qui n'allait se présenter à moi que plus tard, de l'autre côté, me faisait signe de le suivre. Nous avions abouti dans une ruelle. Moi qui disait qu'il n'y en avait pas ici, je me trouvais pourtant dans ce qui ne pouvait pas être autre chose qu'une ruelle. Une ruelle sombre, car protégée en partie par de petits toits en auvent qui sortaient des murs des maisons. La seule lumière qui parvenait jusqu'à nous était celle de distants lampadaires qui peinaient à percer la nuit grise de neige. C'était assez, cependant, pour que nous puissions distinguer à nos pieds une grande flaque de neige fondue qui composait dans le sol pavé une tache noire et brillante, comme si le monde à cet endroit s'était trop étiré et avait déchiré. Je n'ai pas tout de suite compris à quel point cette image était vraie.

(à suivre)

11.10.05


Évidemment, le banc était vide. Tu le sais, Édouard, t'as trop d'imagination, que je me suis dit. Ouais. Ça en prenait de l'imagination, pour croire qu'une fille qui donne rendez-vous ici à sept heures du matin y serait vraiment. Mais j'y ai cru. Et pourquoi pas? Moi, quand quelqu'un me dit quelque chose, je commence par y croire. Surtout pour des choses comme ça. Ensuite, si ça paraît bizarre, c'est sûr, je me pose des questions, mais... Je suis bien venu, moi, à sept heures! Et puis voilà: juste les outardes pour me tenir compagnie. En plus, j'ai dû piler dans les crottes qu'elles ont laissées partout sur le gazon pour me rendre jusqu'ici, en plus: des machins aussi gros que ceux que ma vieille Minoune laissait dans sa litière.

J'ai craqué, qu'est-ce que tu veux. Et pourtant mon premier réflexe avait été de me dire Édouard, c'est trop beau, ça fait pas 48 heures que t'es débarqué en ville que te v'là avec un rendez-vous galant. Mais j'ai craqué parce qu'elle faisait un effort pour parler français, pour me mettre à mon aise, et qu'elle avait un accent vraiment mignon. Elle avait étudié ça au secondaire, qu'elle disait. Va donc refuser un rendez-vous quand on te le demande avec cet accent-là. Moi j'ai pas su.

Tout ça s'est passé vite, aussi. Tiens, je vais m'asseoir, tant qu'à faire. Ce gars que j'ai rencontré, qui m'invite tout de suite chez lui. Ce party. Tout s'est passé très vite. J'ai mis ça sur le compte de la vie relax qu'ils disent qu'on mène par ici. Ça se peut. Mais ça change rien au fait que je me retrouve tout seul avec les outardes pis les bateaux, là-bas. C'est pas grave, Édouard, c'est pas grave. C'est peut-être juste une erreur de comprenure. La prochaine fois, va falloir se donner rendez-vous en anglais...

10.10.05


Regarde-moi. Regarde comme je suis belle. Au-delà des yeux et des mots je suis belle. Comme l'eau qui coule, le vent qui court, la terre qui erre, le temps qui siffle. Regarde-moi. J'ai tout à voir tout à comprendre ou à connaître ou justement à négliger. J'ai le choix. Je suis moi.

Écoute-moi. Je parle trop mais justement écoute-moi. Tu ne connais rien, tu ne sais plus quoi, ni plus quoi dire, ni plus quoi faire, ni quoi penser. Écoute-moi, je te dirai. Car moi je sais. Ma voix est faite en au-delà, t'en trouveras jamais deux comme ça. Quand je ne connais pas les mots je les invente, c'est ce que tout le monde devrait faire. Et quand je ne trouve plus rien à dire, ben j'imagine. Écoute-moi et tu verras. Écoute-moi imaginer.

Je ne conçois pas encore la ville, le vent, la vie. Mais il ne faut pas m'en vouloir. Moi je ne m'en veux pas. J'avance. J'aime voir les choses de très très près. Je suis curieuse, je suis plurieuse et amoureuse d'un tas de trucs. Comme j'aime l'amour, les coccinnelles, et puis les rires, les tournesols, être à l'envers. J'aime mettre plein de trucs dans un verre. C'est vrai! Tu aimes ça toi aussi? Alors regarde! Ou plutôt non. Ferme les yeux. Donne-moi ta main. Allez! Viens!

9.10.05

Ce jour-là, Pablo Neruda s'est fait un café.
Un avion Mirage survolait Hawaii.
Ce jour-là, Bob Dylan chantait Like a Rolling Stone à Liverpool.
Tandis qu'Henri-Napoléon Biron, député pendant la guerre, fils de feux Arsène Biron, cultivateur, et Annie Gill, rendait l'âme.
À Ibadan, au Nigéria, un représentant de l'institut Pasteur prélevait le bunyavirus sur un bovin.
Ce jour-là, Dali n'a pas peint parce qu'il avait mal à la tête.
Ce jour-là, des armes ont tué, des baisers on sauvé.
On naissait à pleine pelletées sur la terre, ce jour-là.
Les âmes se manifestaient.
L'une d'elles voyage toujours, ici, tout près.
Je l'entends respirer.

8.10.05


Les mains de l'homme avaient déjà établi leur territoire. Un instant, et son cou avait été conquis. Elle plantait ses doigts où elle le pouvait, elle griffait, elle tirait. Mais elle savait. O brutalité. O tristesse. C'est la tristesse de tout cela qui l'aurait le plus peinée, si elle avait pu s'arrêter pour y penser. Mais ces mains... Si fortes: pourquoi? Les autres en avaient parlé, pourtant. Un homme, il paraissait... Plusieurs femmes... Mais il fallait de l'argent. Tout le monde en voulait. De l'argent.

Quelques heures avant, un dernier café avec les filles. Deux pièces laissées sur le comptoir. Le reste était pour les veines. Plus maintenant. Où était-ce, déjà? Une odeur seulement lui revenait. Celle de ce breuvage. Sa mère, sa mère le faisait. Le matin. Chaud. Avant, il y a longtemps. Avant les mains, avant le café, avant la rue. Il y avait bien eu un avant. Non?

Elle ne griffait plus. Devant ses yeux ouverts, une lumière clignotait. Ovaltine Cafe.

7.10.05


Le silence venait de retomber sur l'orée du désert. Une heure durant, un homme plus dégourdi que les autres avait raconté les légendes de son coin de pays, mais l'histoire terminée, le groupe de voyageurs s'était dissout, chacun revenant dans son individualité, s'y drapant pour passer la nuit.

Thom se retourna vers son compatriote qui s'installait pour dormir:

-- Tu as compris quelque chose?

-- Non. Enfin, peut-être un peu.

Assigné au bureau de la capitale depuis quelques mois, Jeffrey se débrouillait déjà bien avec la langue du pays. Assez en tout cas pour se rendre compte que cet homme-là parlait une autre langue, ou alors une variation qui ne ressemblait à rien de ce qu'il avait appris avec les interprètes du ministère. Mais il n'avait pas eu besoin de ses humbles connaissances pour saisir les histoires d'amours impossibles et de trésors inatteignables que les mots et les gestes de l'homme faisaient naître dans la profonde soirée d'automne.

Il était bien sûr possible que l'homme ait parlé de tout autre chose et que Jeffrey ait tout imaginé. Qu'importait, après tout? Ces histoires semblaient magnifiques, qu'elles aient été imaginaires ou pas. Jeffrey avait eu l'impression d'entendre ce qu'ailleurs il avait pu voir, d'entendre ces portes de bois sans âge de la vieille partie de la capitale, d'entendre ces murs de pierre qui tenaient ensemble autant grâce au mortier qu'aux secrets dont ils étaient pleins, d'entendre le visage des vieilles femmes qui filaient la laine sur des métiers plus vieux qu'elles, assises au bord de la route. Les braises chuintaient sous la caresse du vent. Couché sur le dos, Jeffrey contemplait les étoiles.

-- Jusqu'où allons-nous demain?, demanda encore Thom.

-- Il y a une oasis à mi-chemin entre ici et les ruines. Je crois que c'est ce que nous allons tenter d'atteindre.

Jeffrey tentait de retrouver la Grande Ourse, mais n'y parvenait pas. Soit qu'elle n'était pas visible dans ce coin du monde comme elle l'était chez lui, soit que les trop nombreuses étoiles parvenaient à la dissimuler pour le moment. «Bonne nuit», ajouta-t-il pour tuer dans l'oeuf une conversation à laquelle il ne tenait pas.

Remuant un peu son dos dans le sable pour y créer une dépression confortable, Jeffrey se prépara à dormir. Il ferma les yeux et les étoiles disparurent. Peu à peu, les craquements de la nuit se manifestèrent. Légers crissements du sable remué par le vent, picotements de la braise agonisante, frottements des hommes qui se recroquevillaient, embarassés par l'infini. Le silence du désert grouillait d'une vie discrète, comme le dessous d'une pierre plate. Sous leurs paupières, les yeux de Jeffrey s'agitaient, se tournant malgré eux vers chaque nouveau son, tandis que son esprit toujours alerte tentait de reconnaître de quoi il s'agissait. Il rouvrit les yeux.

-- Bonne nuit, répéta-t-il à l'intention de Thom, maintenant déçu d'avoir été si sec quelques minutes auparavant. Mais Thom dormait déjà.

6.10.05


Il était une fois... Non: il était d'innombrables fois, il était des matins infinis, il était des jours si nombreux que jamais on n'avait songé à les compter. Il était le temps d'une histoire; il est et sera encore peut-être ce temps qui, parce qu'il n'est pas compté, s'approche de l'éternité comme la courbe harmonieuse d'une asymptote se rapproche de la verticale dans le devoir de physique de l'élève appliqué.

Réflexion faite, il était certainement une fois, mais je doute qu'il soit encore. Il sera peut-être une autre fois. Bref, il fut un temps où les voyageurs voyageaient, où les humains ne tenaient pas en place. C'était comme ça, question de nécessité toute bête. Un temps où chaque jour était aujourd'hui: ça, même nous, voyageurs de plaisance, pouvons le comprendre une fois que nous avons goûté au mouvement. Les humains d'alors s'inventaient des dieux à leur image, voyageurs, inconfortables dans l'immobilité. Ils s'inventaient aussi des héros dont ils faisaient des images afin qu'ils durent. Comme nous-même faisons, dans certains cercles du moins, des héros de la futilité, des dieux de l'apparence, des représentants de la fausseté. Les dieux d'autrefois avaient certainement leurs défauts aussi, mais ils ne pouvaient se permettre celui d'être faux.

Pour les voyageurs d'autrefois, quitter était affaire quotidienne. Et c'est dans ce geste de laisser derrière soi famille, amis et toutes choses d'habitude qu'ils finissaient par trouver réconfort. Quelques fois, ils ne revenaient pas. Et on comprenait. On se disait certainement qu'ils apparaîtraient peut-être un jour contre le ciel matinal, un jour comme aujourd'hui, oui on l'espérait même peut-être, mais on comprenait. Alors on prenait son couteau pour faire naître un autre dieu, on racontait aux enfants l'histoire d'un autre héros. Quand les matins étaient infinis.

5.10.05

Il faisait beau une fois de plus, en cet octobre étrangement calme. Ayant revêtu le grand manteau de cuir des officiers, le maréchal Rommel passa la porte que lui tenait son aide de camp et, ses gants dans la main gauche, son bâton dans la droite, il descendit l'escalier de sa demeure. Son fils le suivait, et l'aide de camp descendit aussi après avoir refermé la porte.

En bas, leurs pieds firent craquer le gravier dont était recouvert toute l'entrée, et ce son amplifiait le silence. Il fallait satisfaire la mort une fois encore, une dernière fois. Après toutes ces campagnes, après tous ces corps laissés à sécher dans les déserts égyptiens, à pourrir dans les campagnes françaises, à rechercher l'oubli dans la boue de la mère patrie. Une fois encore et la carrière de ce patriarche de guerre arriverait à son terme.

Près de la grille d'entrée, les deux généraux et leur chauffeur attendaient, debout devant la Mercedes. Avant qu'il arrive trop près d'eux, le maréchal se retourna pour serrer la main de son aide de camp, puis celle de son fils. Le bras vêtu de cuir noir et souple, la main ferme, à peine tremblante: voilà le souvenir que devait conserver toute sa vie le fils du maréchal. Bien qu'il l'ait à ce moment regardé dans les yeux, il ne parvint jamais ensuite à se rappeler l'expression qu'avait pu afficher son père à ce moment. Tournant les talons, plaçant son bâton sous son bras gauche et enfilant ses gants, le maréchal Rommel poursuivit seul vers la voiture. Encore une fois la mort.

Salutations militaires, mains portées à la casquette. Silence, toujours. Le chauffeur ouvrit la porte et le maréchal monta s'asseoir sur la banquette arrière. Un des généraux vint se placer à côté de lui, tandis que l'autre s'installait à côté du chauffeur qui mettait en marche. La voiture passa la grille et commença à monter la longue côte qui faisait face à la demeure.

Dix minutes plus tard, le sommet de la côte passé, la route traversait un boisé. La voiture s'immobilisa. «Cent fois, pensa le maréchal, j'aurais préféré le tir des Anglais.» Mais ce choix ne lui était pas offert. Le général de devant sortit avec le chauffeur et les portes claquèrent. Ils s'éloignèrent doucement comme s'ils faisaient la promenade du dimanche. Se tournant vers le maréchal, l'autre général présenta une boîte de bois déjà ouverte. À l'intérieur, un seul petit cylindre de laiton qui faisait penser à une balle, à toutes ces balles que lui, Rommel, avait fait pleuvoir sur les champs de bataille d'Europe et d'Afrique, à toutes celles aussi que les hommes placés sous son commandement avaient reçues dans leurs chairs de soldats obéissants. Le maréchal regarda le général dans les yeux. Puis il enleva ses gants et prit le cylindre de laiton de la main gauche, entre le pouce et l'index. De l'autre main, il en dévissa le bouchon. La mort, une dernière fois.

4.10.05


On ne sait jamais quand ni pourquoi, mais un jour, inévitablement, on est frappé. Par quoi -- l'amour, la mort? Ah! Pas tant de questions!

Il reste encore une demi-heure au film, mais Éric sort. Ça ne servait à rien. Les images se bousculaient devant ses yeux; pas celle de l'écran, mais d'autres: un visage, un vélo, des herbes hautes. Là, dans le soir sépia, des ombres passent, certaines seules, certaines par deux. Elles semblent glisser sur les pavés encore mouillés. Ah, hier encore, il faisait si beau, à l'ombre des grands saules...

Un visage, un vélo couché dans les herbes.

Éric s'était avancé comme pour mordre un fruit. Douceur de cette morsure. Une idée, une seule: continuer. Dans les herbes, à côté, des bruits étranges s'étaient manifestés. Il ne leur avait pas porté attention. Et à présent parmi les ombres, Éric se demande... Pas de lune. Comment viendra-t-elle? À quoi la reconnaîtrai-je? Comment lui dirai-je? Et la pluie vient qui lave les questions.

Une ombre s'approche. C'est elle. C'est elle il le faut. C'est elle. Elle approche, s'arrête devant lui. Lève les mains, les porte à son capuchon qu'elle rabaisse lentement. Ah! Cette morsure!

Pas de lune. Pas d'étoiles. Surtout, pas d'étoiles.

3.10.05


«Vingt ans déjà», se dit René en émergeant de la gare, après avoir lancé sur la ville qui l'entourait un regard circulaire qui lui avait permis de reconnaître l'endroit tout de suite -- les bâtiments, les pubs, les câbles des trolleys, l'air affairé des passants dans le petit matin -- bien que certaines choses aient bien changé; et il ne lui avait ensuite suffi que de quelques pas pour retrouver cette atmosphère qui lui avait été si intime autrefois, et qui influençait à présent jusqu'à sa façon de marcher, cette ambiance qu'il n'avait jamais ressentie ailleurs bien qu'il ait longtemps tenté de la retrouver; ce n'est que quelques minutes plus tard, alors qu'il passerait dans l'aube près de ce bâtiment aux allures de voilier, qu'il comprendrait que ce retour sur les lieux de sa jeunesse, même s'il devait s'avérer inspirant, vivifiant comme l'air marin qui pénétrait la ville, ne lui apporterait jamais ce que secrètement il avait osé espérer trouver, en revenant ainsi après toutes ces années; oui, au moment où il reconnaîtrait cette toiture de voiles se dessiner contre le ciel, il comprendrait que rien n'avait changé depuis le jour où il s'était retrouvé soudain seul, en ce même endroit; il verrait enfin que sa tentative était vouée à l'échec, puisque le passé était englouti aussi sûrement qu'une épave, puisque rien ne changerait le fait que le bateau l'avait emportée, ce jour de printemps d'il y a vingt ans, et qu'elle n'était jamais revenue, elle.

2.10.05


Ils s'étaient arrêtés un instant pour regarder les nuages. En plein milieu du trottoir, au beau milieu de leur promenade du samedi, le soleil s'était soudain fait éclatant et ils s'étaient arrêtés pour lever les yeux vers le ciel. Leurs bras semblaient longs et lourds, tendus par les sacs à provisions. Un homme qui joggait accompagné de son chien en laisse les frôla en passant. Il les avait regardés avec un grain de mépris, mais eux ne s'en étaient pas rendus compte.

-- Fantastique, ce gros coussin blanc, là-bas? On s'y jetterait. Moi je m'y jetterais, en tout cas. Quelle pureté.

-- Je préfère le gris. Je m'en servirais pour draper une des pièces à la maison. Ce serait la chambre grise. J'irais m'y réfugier quand j'aurais le goût d'une mauvaise humeur créative, ou quand les couleurs me tanneraient et que j'aurais besoin de quelque chose de simple et de riche. Tu as vu la richesse de ce gris?

Ils échangèrent un regard interrogateur, puis revinrent aux nuages. Les formes qu'ils avaient d'abord vues, dans lesquelles ils avaient peut-être commencé à imaginer des choses, avaient déjà changé. Le soleil fut de nouveau caché par un nuage. Ils reprirent leur chemin, les bras engourdis. Ils n'avaient plus très loin à faire.

-- Demain, ou pourrait peut-être aller à la plage? S'il fait beau, en tout cas. J'ai commencé un bon bouquin, je te jure, je crois que je pourrais m'étendre et lire pendant des heures...

-- Non, je dois absolument rentrer au bureau demain. Des trucs à finir.

-- Mais c'est samedi...

-- Je sais.

Ils étaient arrivés. Ils montèrent les marches et se rendirent à la cuisine pour ranger les provisions. Le sang coulait enfin plus librement dans leurs bras.

«...et des averses intermittentes qui dureront jusqu'en début de soirée. Le retour du beau temps ne se fera...»

Il éteignit la radio. Les derniers légumes étaient rangés. Il se rendit à la fenêtre et, en frictionnant son bras gauche, observa un long moment les nuages qui passaient sur la ville.

1.10.05


Benoît a un an aujourd'hui.

Il est né juste à côté d'où je me trouve maintenant, dans ce qui est maintenant la chambre des filles et qui était la nôtre à l'époque. J'ai repensé à ça tout à l'heure: naissance à la maison. C'est quelque chose de bien. Naître dans l'intimité de sa famille, entouré de ceux qui seront pour la vie nos relatifs, comme diraient les anglais, ceux à qui on sera toujours relié, ceux qui formeront avec nous les premières relations, à partir desquelles on jugera toutes les autres. Pendant un bout de temps au moins.

Un an. Comme ça passe vite. J'ai souvenir pourtant, juste là, dedans moi, dans mon sang, des saisons de ma jeunesse, de ces hivers interminables, saisons assez longues pour qu'on oublie qu'il en existât d'autres. Blanc, blanc à la fenêtre à carreaux, les coudes appuyés sur le calorifère de fonte chaud et réconfortant. Une éternité à jouer ou lire sur le tapis du salon, dans l'atmosphère rendue humide par nos mitaines et nos tuques qui séchaient sur d'autres calorifères. Sans parler des années. Une année! Quand arrivaient les vacances scolaires, quelle nouveauté c'était! Le temps soudain ne se comptait plus, devenait une pâte élastique et floue qu'un jour on était ébahi de voir cuite et prête à manger, accomplie, à nouveau inscrite dans le décompte des événements. Mais avant ça, des jours et des jours de paresse, de découvertes, d'ennui, de lectures ou de jeux.

La jeunesse éloignée, les années s'envisagent facilement. Se comptent, même. En paquets. On prend du recul face à ce paysage qui pourtant demeure fait de moments, de journées, de maintenants.

Mais pour Benoît tout commence. Enfin je crois. Alors bon anniversaire, coco!